Chaque vendredi soir, la scène se répète dans les allées du shouk de Mahaneh Yehoudah à Jérusalem : tandis que la lumière baisse, et prend cet éclat de rouge un peu doré si particulier aux crépuscules de la ville sainte -un mélange, un alliage singulier de soleil et de pierre-, deux hommes en noir parcourent les étals encore animés des dernières ventes, des derniers cris des marchands hélant le chaland. Ils viennent s’assurer, tandis que s’approche la fiancée du Lekha Dodi, et que la première étoile commence à trembler au plus bleu du ciel, que chacun respectera la sainteté du shabbat qui entre. L’un des deux hommes, au-dessus d’une grande barbe rousse, brandit une trompe de cuivre, qu’il fait sonner de toutes ses forces en directions des récalcitrants, des attardés. Les gros bras du shouk ne s’en laissent pas conter ; ils fermeront à l’heure –trop précieuse leur est la teoudat cachrout, seule garantie d’une clientèle fidèle et soutenue- mais ils prennent leur temps, revendiquent chaque instant arraché à l’approche du sacré, et qui signifie pour eux quelques shekels de plus. Ils ont quelques gestes irrités, haussent la voix, se moquent un peu, avec des accents virils, de ces frêles silhouettes en long manteau qui viennent les agacer comme des guêpes en habit de shabbat, ils les agrippent par l’épaule dans des accolades plus dominatrices que fraternelles. Ainsi par le geste et la voix délimitent-ils leur domaine, leur maîtrise, leur territoire, l’espace du profane… Les hommes en noir non plus ne cèdent pas une seconde ou un centimètre, tout leur corps dressé, investi dans leur tâche sacrée, comme si tout leur être se projetait en avant, à travers la trompe sonore, comme si toute leur âme devenait ce cri strident de rappel, pour lequel ils se balancent en avant comme dans la prière. Eux aussi dessinent, dans l’espace et surtout dans le temps, une frontière, une limite, un territoire. Tandis que l’obscurité descend, et avec elle le grand calme du shabbat, une sorte d’harmonie semble s’établir entre les deux rythmes, le profane et le sacré ; lorsque le shabbat finit par entrer aux portes de la ville, tout parait, pour un rare et fragile instant, à l’unisson…
La fragmentation de Jérusalem, les failles qui en traversent la conscience et la réalité, ne se manifestent pas seulement dans la géographie disjointe et morcelée, dans l’espace éclaté, mais aussi dans le temps. Toute cité a des frontières dans l’espace, fussent-elles reléguées dans l’implicite et le non-dit, dans le silence gêné des sous-entendus, et chacun y sait que « ces gens-là » habitent là-bas, au-delà de la voie ferrée, ou que le domaine de ceux-ci s’étend du numéro tant de telle rue jusqu’au canal ou l’avenue. Chaque ville a ainsi sa géographie de contraintes et de définitions sociales, et trace ses limites dans l’espace. Mais Jérusalem seule établit également des frontières dans le temps qui passe ou qui demeure, d’une nature moins saisissable mais tout aussi fermes, tout aussi implicitement connues de tous. Ici l’on vit comme à Vilnius au XVIIIème siècle, ailleurs dans la ville rien ne semble avoir changé depuis vingt ans, cent ans, et ailleurs encore s’affiche une modernité de néons.
A Meah Shearim, dans le Quartier Boukharien, dans toute cette immense ville en noir, cette autre Jérusalem qui s’étend au nord de la rue des Prophètes, la nuit est maintenant tombée, et les rues, les passages, les arrières cours qui semblent sorties tout droit d’une Varsovie ou d’une Prague mortes depuis longtemps, sont parcourues d’une animation fébrile et silencieuse, d’ombres fredonnantes, de familles sur le chemin de la shule. Dans l’épaisseur de la nuit on se reconnaît, on se souhaite en yiddish « A gut Shabbes », et les seules lumières outre quelques maigres lampadaires brillent aux fenêtres des maisons et des synagogues, chandelles du shabbat, lumières chaleureuses des salles à manger d’où émanent, à travers les vitres entrouvertes, un doux tintement de couverts et la mélodie mémorielle des brachot et zmirot séculaires.

- Marché arabe de Jérusalem, Porte de Damas
Le temps coule dans les rues de Jérusalem comme des ruisseaux, des rivières, des fleuves : dans la Vieille Ville se nouent des confluent, des affluents, des estuaires, où parfois les eaux se mêlent, et parfois, comme on le voit dans certains fleuves d’Amazonie, les eaux d’une salinité ou d’une densité différente restent séparées. Des cascades de temps roulent sur les escaliers, les usent et les polissent doucement, s’engouffrent dans les citernes millénaires autour du Mont du Temple, où elles réveillent l’écho de voix anciennes, prières juives, fragments de grec et de latin, mélopées chrétiennes, fracas des armes et des croisades, psalmodies musulmanes, silences.
Dans une petite chapelle copte à l’arrière du Saint-Sépulcre, on trouve un de ces escaliers, qui descend en spirale dans la citerne de la Reine Hélène. Que l’on y chante un cantique, un psaume, Si je t’oublie Jérusalem, et l’écho de la voix se prolonge de très longues secondes en spirales et cercles concentriques comme s’il parcourait un agrégat de sons anciens, une matière épaisse et concentrée, jusqu’à s’y dissoudre et s’y confondre, comme si l’air même était constitué de mélodies et de temps accumulés, attendant d’être réveillés par chaque vibration de pas humains sous les voûtes. Toute la ville est trouée de ces réservoirs de temps, rythmée par le cliquetis entêtant de gouttes d’eau tombant avec la régularité d’un sablier, d’une horloge. Des puits, des jours, des ouvertures, des soupiraux (et des soupirs) relient ces poches immémoriales au temps qui passe, à la vie quotidienne des hommes dans les rues en dessus, dans le souk arabe de la Vieille Ville, si semblable dans sa frénésie dansante au shouk juif.
Et quand le samedi les marées du temps se sont retirées de la ville juive, le cœur de la ville arabe bat au contraire de son pouls le plus rapide, sur des airs de variété libanaise s’échappant des boutiques. Les hommes en noir, de retour de la prière du matin au kotel, traversent cette temporalité adverse sans s’y arrêter un instant, comme s’ils en étaient isolés par une bulle de Shabbat et d’éternité. J’ai vu récemment, projeté sur les murailles de la ville à l’occasion d’un festival nocturne, un amusant court-métrage, « Beraleh, beraleh » : une comédie confrontant un hassid à son voisin chanteur de hip-hop, qui écoute de la musique le shabbat et se moque des « airs tristes et lents » des prières, tandis que ses rythmes binaires perturbent l’ordre et la paix du seder familial. Les rythmes contradictoires finissent par se mêler au cours d’un repas de shabbat « rappé » où les prières millénaires épousent le rythme de la musique urbaine… Le film n’est qu’un clin d’œil, mais il touche l’air de rien à l’une des plus lancinantes fascinations de Jérusalem : la danse à contretemps des siècles confondus, et de l’éternité qui les surplombe.
Nous voici samedi soir ; le shabbat se retire, et la vie revient dans les rues du centre-ville comme un retour du sang, ou de la sève après l’hiver. A Jérusalem-Est la vie au contraire se replie dans le calme de la nuit, et le quartier arménien comme tous les soirs couvre les feux à dix heures. Demain sera dimanche, jour de cloches et de cantiques dans l’air calme du quartier chrétien. La ville ainsi danse un pas de deux, dans l’ordre de la semaine comme dans celui des siècles – toujours un peu en décalage avec elle-même, et pourtant immuable et régulière. Comme les pulsations d’un cœur vivant entre les quatre ventricules de la Vieille-Ville, juif, musulman, chrétien, arménien, d’où le sang ancien et neuf irrigue tout l’organisme, toute l’étendue de la ville, à l’Est et à l’Ouest, et relie entre elles les vies des hommes, à travers les époques disjointes où ils vivent.