En déménageant à l’improviste de Jérusalem à Tel-Aviv, je pensais laisser derrière moi, pour un moment, les chocs culturels permanents, les frontières mouvantes mais sensibles qui traversent la ville sainte comme un réseau invisible d’énergies contraintes, de confrontations silencieuses, de passages souterrains ou aériens d’un monde à l’autre. Je laissais cette cité toujours légère dans les psaumes et les légendes, embrumée de rêves prophétiques, confuse, et si grave de tourments et de ruines, cette cité dont le plan ne peut se lire qu’à plusieurs niveaux –topographiques et sociaux et symboliques-, cette ville d’escaliers et de tunnels où les marées du temps se sont déposées en strates irrégulières. Les hasards de la crise immobilière m’ont finalement conduit à poser mes bagages rue Dov Mimezeritch, tout au sud de Jaffa, entre le boulevard de Jérusalem et la rue Yeffet.
Imaginez un instant cette petite rue ordinaire de Jaffa, un peu cachée et sans signe distinctif. Le côté pair de la rue est occupé par une suite d’immeubles collectifs typiquement israéliens, avec leurs pilotis de béton, leurs jalousies et leurs vénitiennes bricolées sur les balcons, et l’alignement sur les toits des antennes paraboliques et des inévitables citernes d’eau en rang par deux, un balagan d’improvisation technique et de débrouillardise. En fermant un œil pour ne voir qu’un versant de la rue, on pourrait se croire dans une rue anonyme (appelons-là au hasard rehov Arlozorov ou sderot Herzl) à Afoulah ou à Rehovot – un espace marqué par le projet israélien, l’expérience collective d’un pays rapidement construit, ou plus exactement reconstruit, traduit de l’imaginaire vers le réel à la force des bras. Dans les cages d’escalier, les accents de la langue comme les noms sur les boîtes aux lettres trahissent la présence de nouveaux immigrants russes, moldaves ou ukrainiens. Deux gamins éthiopiens dévalent le trottoir à vélo en riant, et continuent leur course en slalomant dans la rue sans se soucier des voitures ; c’est une rue sans histoires.

- Porte ancienne, Jaffa
Côté impair, une rangée de grandes maisons bourgeoises arabes, reluisantes et coquettes, affichent avec ostentation le statut social de leurs habitants : plaques de marbre rose, larges baies vitrées, balustrades imitant le baroque, parement soigné en calcaire doré de Jérusalem – ou de Palestine. Au-dessus des portes, suivant la religion des propriétaires, une calligraphie arabe ou un relief de Saint-Georges terrassant le dragon. En fermant cette fois l’autre l’œil, c’est dans une banlieue aisée de Bethléem ou de Ramallah – disons par exemple, à El-Bireh, la ville jumelle de Ramallah, qui en constitue l’extension chrétienne et bourgeoise – que l’on se transporte. L’occupation de l’espace, délimité par de hauts murs, énonce l’importance du domaine familial, la séparation marquée du public et du privé.
Si l’on se tient debout immobile sur la ligne médiane de la rue, l’effet est saisissant. Deux sociétés se font face, sans hostilité ni animosité, mais dans l’indifférence –chacun des deux espaces semble se développer de façon indépendante, comme si l’on se trouvait à la marge indistincte de deux mondes parallèles, dans un espace intermédiaire où deux univers se superposent sans se mêler ; comme si l’on se trouvait simultanément sur deux plans différents de l’espace et du temps, de la géographie et de l’histoire.
Lorsque le matin je me glisse par un petit sentier entre les maisons arabes pour rejoindre l’arrêt de mon bus, je traverse encore un autre interstice : une basse cour désordonnée, à l’arrière d’une masure, où errent en caquetant quelques poules minuscules ; en contre-haut, voici déjà la rue Yeffet, avec ses vieilles maisons arabes du siècle avant-dernier, largement délabrées mais qui montrent encore, sous les plâtres fissurés et les fenêtres murées de parpaings, les signes de la splendeur passée - larges arcades, colonnes corinthiennes, triples baies en ogive. Un peu plus loin : des chevaux en liberté dans une oliveraie. On les attellera bientôt à une de ces carrioles de bois, invariablement menées par un vieil Arabe, qui parcourent toute la journée les rues de la moderne Tel Aviv –un quart d’heure plus au nord, mais dans un autre monde-, à la recherche d’objets abandonnés, de ferrailles, de vieux meubles, qui naîtront à une nouvelle vie sous des toits de tôle ondulées et dans des arrière-cours, dans les entrepôts et les ateliers du marché aux puces. Le vieil Arabe, en passant dans les rues de la ville blanche, parmi les immeubles Bauhaus, criera : « Alte Sachen » dans un yiddish qui lui vient des années 20, et qui est devenu le cri de ralliement de sa profession. En connaît-il encore le sens et l’origine, ou bien la suite de sons rauques s’est-elle fondue pour lui à la langue arabe locale, tout comme les expressions hébraïques « Beseder » ou « Yehyeh tov », tandis que l’hébreu absorbait jurons et expressions familières de l’arabe ? Toujours est-il que le trot des chevaux, le grincement des carrioles, introduit dans le tourbillon tel-avivien une dimension de lenteur d’un autre temps, comme un écho d’une langue qui n’est plus parlée, au milieu du flot de paroles, du rythme rapide et entêtant de la métropole.
Plus loin encore : une grande tour d’habitation cruciforme, dominant des rangées de boutiques et de maisons basses, marque un carrefour stratégique. De là le quartier d’Ajami descend en pente douce vers la mer. Ajami, « les étrangers », c’est le premier quartier bourgeois arabe construit en dehors de la vieille ville à la fin du XIXème siècle, au moment où de l’autre côté du vieux port commençaient à s’étendre les nouveaux quartiers juifs de Neve Tzedek et Neve Shalom, d’où allaient naître Ahuzat Bayit puis Tel-Aviv. Une suite de villas aujourd’hui partagées en appartements, divisées, démembrées, en bordure d’une plage à laquelle on n’accède plus. Une montagne de déchets industriels, amenées plus ou moins légalement au fil des années par les entreprises de la région, a dressé une barrière entre la ville et la mer, infranchissable au regard même : la mer doit se deviner par en-dessus, un éclat de grande lumière bleutée que l’on croit rêver autant que voir, et rendu plus désirable encore par cette proximité reniée et bafouée. Des bulldozers s’affairent sur le monticule artificiel, en remuent la poussière. L’on craint un instant d’assister aux travaux de terrassement d’un autre projet immobilier pharaonique, de ceux qui ont poussé sur tout le rivage de Holon à Netanya, quartiers luxueux et déserts, rarement habités à l’année. On apprend avec soulagement qu’il s’agit au contraire d’une nouvelle ouverture sur la mer, d’un prolongement de la Tayelet, la promenade jardinée qui longe Tel-Aviv – un nouveau cordon ombilical d’eau, de sable et de verdure, qui bientôt reliera Yafo à Tel-Aviv, les deux visages disjoints d’une même ville, ou peut-être deux villes forcées en une seule par l’histoire, chacune avec son caractère, parfois ombrageux et jaloux.
Paradoxe d’une ville qui est née d’une autre, s’est étendue à partir d’elle, mais s’est construite aussi contre elle. L’énergie urbaine, le centre de gravité s’est déplacé vers Tel-Aviv, et cette marée -ce flux ou reflux du noyau vivant de la ville- a laissé derrière elle un espace urbain insaisissable, difficile à déchiffrer, brouillé, comme en surimpression : Tel-Aviv, comme un rêve de clarté, un triomphe de la ligne claire, manifestée dans la simplicité de lignes et de courbes du mouvement moderniste – et délaissée, en arrière, Jaffa et ses grandes ambitions interrompues. La vieille gare de Jaffa, juste à la lisière de Tel-Aviv, en bordure d’une voie ferrée qui n’existe plus mais dont la griffure traverse encore la ville comme une marge vierge, témoigne de ce retrait – encore belle mais dépourvue de toit, ouverte aux vents, aux oiseaux, aux vagabonds.

- Jaffa
Jusque dans les années 1940, Tel-Aviv et Jaffa rivalisaient en ambition et en cosmopolitisme, et se développaient en miroir, tantôt en symétrie, tantôt en contradiction. Tandis qu’à Tel-Aviv on créait une société nouvelle, on parlait en yiddish et en hébreu, on traduisait le meilleur de la vieille Europe, qu’on changeait le monde aux terrasses des batei hakafeh du boulevard Rothschild, ou qu’on accueillait l’avant-garde de l’architecture allemande en exil, le cœur de Jaffa, avec ses cafés enfumés, ses soixante-dix imprimeries, ses grands cinémas en style international où se projetaient les films égyptiens, vibrait, lui, du rêve de la renaissance arabe. Jaffa aussi s’essayait au Bauhaus, planifiait autour du labyrinthe de la vieille ville (tranché à vif par les Anglais pour mieux réprimer les émeutes) de grandes avenues. La guerre d’indépendance, en chassant l’élite arabe intellectuelle et éclairée, a mis fin aux ambitions de Jaffa ; à la place des bourgeois sont venus s’installer des paysans déracinés des villages de la région, et par un phénomène étrange un espace profondément rural s’est superposé et substitué à l’espace urbain, comme si la campagne avait été rabattue sur la ville comme une lourde couverture brodée aux motifs traditionnels. L’histoire désormais se poursuivait plus au nord, autour de la rue Dizengoff, qui portait le nom du premier maire, visionnaire, de Tel-Aviv.
Il reste aujourd’hui, au long du boulevard de Jérusalem ou de la rue Yeffet, les carcasses vides de cinémas dont seul le rez-de-chaussée est occupé par un commerce ou une banque ; des immeubles arrêtés dans leur élan à mi-course, avec des balcons sans étage et des pierres d’attente tendues dérisoirement dans le vide ; du creux, de l’absence qui s’insinue dans le tissu autrefois serré de la ville, terrains vagues, jardins sauvages, et là une maison basse de pionnier où s’est installée une minuscule synagogue. La vieille ville est restaurée pour les touristes, mais tout autour ce sont quatre, cinq organisations concurrentes de l’espace qui s’entremêlent : la ville arabe, les ambitions modernistes des années 30, les bâtiments officiels du mandat britannique (la poste centrale, avec ses grands arcs en plein cintre de pierre polychrome, sa rigidité classicisante, fait écho à celle de Jérusalem), le village palestinien, la banlieue socialiste, l’habitat ouvrier, la banlieue pavillonnaire… Dernièrement, une nouvelle vague de construction est passée sur la ville, déposant une nouvelle strate, ou plutôt des îlots refermés sur eux-mêmes : des immeubles ambitieux au faux charme oriental, mais ostensiblement isolés du véritable Orient qui les entoure, premiers symptômes d’une gentrification (en américain dans le texte) du quartier. Andromeda Hill, le plus saillant de ces développements, se retranche par un véritable pont-levis, physique et psychologique, on y gare sa voiture dans les parkings souterrains et l’on monte dans les étages par les ascenseurs, en frôlant à peine la réalité de Jaffa –souvent fantasmée, et crainte. Il y a eu scandale quand on a su que des agents immobiliers peu scrupuleux avaient affirmé, pour mieux vendre des appartements dans le complexe à des investisseurs un peu naïfs, que la présence des Arabes n’était que provisoire. Mais un peu en arrière, dans les ruelles dominant la mer autour de la rue du Dauphin –où les jours de semaine à midi, tout le Tel-Aviv qui travaille, des soldats aux journalistes en passant par les vieux artisans et les jeunes habitués de la rue Sheinkin, se bouscule autour de la minuscule gargote d’Abu Hassan, le meilleur houmous de la ville- l’intégration des nouveaux bâtiments au tissu disjoint de la ville ancienne est plus harmonieuse, et l’irruption de cette nouvelle bourgeoisie bohème d’architectes, de designers, ajoute simplement des couleurs nouvelles au manteau d’Arlequin, repeignant les façades en terre-de-Sienne ou ocre d’Italie.

- Mosquée et tour de l’horloge à Jaffa
Malgré les tensions sociales criantes, les misères que l’on entrevoit au bout de sombres couloirs, les frustrations dont on sent sur les visages l’humiliant travail –et à la nuit tombée toutes sortes de trafics qui se devinent dans l’ombre-, malgré ces ruptures urbaines qui font en quelque minutes passer de l’arrière-cour d’une ferme arabe à la banlieue de Prague ou de Varsovie, une certaine douceur de vivre s’attarde dans les ruelles de Jaffa. La grande lumière qui vient de la mer, l’ombre fraîche des jardins, le parfum des oranges, des mandarines, des jasmins ou des jacarandas, donne à ce nœud d’étrangetés, de contradictions, de paradoxes, une sorte de plus vaste unité par-delà la dispersion, l’éclatement, la fragmentation. Sans se mentir et sans se voiler la face –à Jaffa on est toujours un peu sur le fil, et l’on pressent parfois une sourde violence à travers trois fois rien, une provocation verbale, un regard- on peut y rêver aussi une diversité heureuse. En cela Jaffa représente aussi les nouveaux défis de la société israélienne, et ma petite rue, avec ses Russes et ses Arabes, en est une des lignes d’interrogation, mais aussi d’espérance.
Entre le vieux quartier arabe d’Ajami et Bat Yam, un parc borde une petite crique à l’abri de falaise de sable ; le shabbat, les familles juives et arabes y pique-niquent dans le creux de la pente, tandis que les enfants font du judo ou de la céramique au centre communautaire judéo-arabe attenant. Le tissu urbain de Jaffa se renouvelle, et le mieux que l’on puisse souhaiter à l’étrange métropole hybride de Tel-Aviv-Yafo, c’est bien de battre pleinement de ses deux cœurs, d’en rétablir les courants, les diastoles et les systoles, car il y a plus à craindre, pour la préservation de l’état juif, des frustrations et de la déshérence, que de la renaissance d’une culture arabe urbaine et cosmopolite, en son sein et à ses côtés.