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Compte-rendu de la table ronde 1 (17/11/2008, à partir de 10h) : « La Paix en Méditerranée : les Religions, les Conflits & le Défi de la Coexistence », présidée par le patriarche d’Alexandrie des Coptes catholiques, Mgr Antonios Naguib.
Mgr Naguib introduit la séance en faisant remarquer que la Méditerranée est le berceau de trois grandes religions qui en sont venues à coexister, avec parfois des conflits. De leur coexistence dépend le présent : il s’agit maintenant de réfléchir et d’agir pour l’avènement de la paix. Mgr Naguib présentera chacun des interlocuteurs.
M. Bamir Topi, né en 1957, a été diplômé en médecine vétérinaire à l’Université de Tirana, avant de se spécialiser en biologie en Italie. Il a exercé la fonction de directeur de l’Agence pour la sécurité alimentaire de l’Albanie. Engagé dans le mouvement démocratique albanais depuis ses origines, il est élu député en 1996. Il a été ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation et chef de son groupe parlementaire à l’Assemblée, avant son accession au sommet de l’Etat albanais le 21 juillet 2007.
M. Topi commence par déclarer que la société humaine est composée de façons de vivre, de facteurs spirituels, sociaux et moraux qui se sont développés au cours de plusieurs périodes temporelles et dans plusieurs espaces. Le développement et l’harmonisation de tous ces facteurs contribue au bien-être des nations. Celles-ci héritent de ces processus et s’y adaptent.
M. Topi affirme l’importance du sentiment de respect, de dialogue et de coexistence pour le bien des peuples, ainsi que la nécessité de la détermination à combattre la pauvreté et la marginalisation religieuse et sociale : il s’agit d’une grande responsabilité pour ceux qui veulent conduire les peuples politiquement et spirituellement. Peut-on placer la notion de coexistence au cœur du problème, à cause du « choc des civilisations » ? M. Topi voudrait adresser un message aux peuples du monde entier, dans la diversité de leurs fois, et surtout aux jeunes, qui se trouvent à l’épicentre de la civilisation mondiale.
M. Topi souligne que les civilisations sont changeantes et héritières les unes des autres : aucune civilisation n’est née de rien et aucune ne s’est entièrement effacée. Seul le manque de documentation pourrait nous laisser penser que certaines civilisations n’ont rien laissé. Reconnaître ce que nous avons reçu des civilisations passées peut sembler facile, mais qu’en est-il des civilisations contemporaines ? Un problème vis-à-vis de cette reconnaissance tient à ce que beaucoup de chercheurs ont une position tendancieuse qui consiste à diviser les civilisations en bonnes et mauvaises civilisations, en civilisations couronnées de succès et faillies. Le pire consiste à opposer ces civilisations les unes aux autres. Cette tendance s’est illustrée dans les deux guerres mondiales, déchaînant la violence et la haine des hommes : des millions d’êtres humains ont alors perdu leur vie, sans compter la destruction des biens matériels. Or, les causes de ces conflits n’ont pas été des différences de religion, de race ou de culture, mais les intérêts divergents de groupes politiques.
C’est à la lumière de ces réflexions que M. Topi est heureux de présenter en exemple le modèle de société albanais.
Les Albanais sont un peuple à la fois balkanique et méditerranéen, proche de civilisations, de cultures et de fois opposées, celles des païens, des catholiques, des byzantins et de l’islam ottoman. L’identité du peuple albanais s’est enrichie de tout cela d’une génération à l’autre. M. Topi pense que la vraie foi des Albanais est l’Albanie, qui est composée de quatre communautés religieuses. Au cœur de l’espace géopolitique des Balkans, tristement renommé pour la haine et la guerre, l’Albanie n’a pas connu de conflit religieux durant toute son histoire. La société albanaise est caractérisée par l’acceptation de l’autre avec son identité et sans préjugé. Cette façon d’être albanaise s’est exprimée en particulier dans l’attitude exemplaire et bien connue du peuple albanais envers sa communauté juive, pendant la seconde guerre mondiale.
M. David Brodman est né en 1936 à Rotterdam. En mai 1940, il a subi le bombardement de la ville par les Allemands avant d’être déporté avec sa mère et sa sœur à Westerbrok puis Theresienstadt, en 1942. Son père est assassiné à Auschwitz, le reste de sa famille survit à la guerre. David Brodman revient ensuite à Amsterdam, où il exerce le ministère de rabbin dans une communauté hollandaise durement touchée par la Shoah. Il s’établit en Israël en 1973 et fonde à Tel-Aviv un centre d’études pour former les jeunes au judaïsme. Il est membre du Conseil des Institutions religieuses en Terre Sainte.
M. le Rabbin David Brodman commence par affirmer que tout le monde veut la paix : « Nous voulons la paix maintenant au Moyen-Orient. » Il la désire maintenant, car tout pourrait exploser à tout moment : il rappelle notamment les récents tirs de Qassam sur Sderot. Il regrette que les nombreuses tentatives pour la paix n’aient jamais été couronnées de succès, en particulier l’initiative prise au milieu des années 90 de faire se rencontrer les dirigeants religieux pour promouvoir la paix. Il cite particulièrement l’échec de la déclaration d’Alexandrie, qui prônait comme valeur suprême la préservation de la vie, en condamnant comme criminels les kamikazes (shahidim) : tous les participants à la rencontre avaient signé cette déclaration, puis les musulmans s’étaient rétractés.
Le rabbin Brodman explique ensuite pourquoi les religieux doivent essayer de faire la paix au lieu de se cantonner à leurs prières, et ce malgré les difficultés des amitiés interreligieuses : leur principale tâche est en effet d’éduquer les personnes ; la plupart des problèmes viennent de ce que les chefs religieux n’ont pas assez éduqué leurs fidèles, au point qu’il y a souvent des haines à l’intérieur même des communautés.
Le rabbin Brodman se demande comment parvenir à la paix ; sa conviction est que, pour cela, il faut dire la vérité, et d’abord à l’intérieur de nos communautés. Les prophètes affirment que, pour faire venir le Messie, il faut dire la vérité. En ce qui concerne le dialogue interreligieux, le rabbin Brodman est toujours heureux d’être assis en compagnie de ses homologues d’autres religions, mais il affirme qu’il faut savoir poser les questions qui amènent la vérité. Par exemple, il a découvert au détour d’une conversation avec un interlocuteur musulman que ce Sheikh datait la Naqba (catastrophe) des Palestiniens de… 1917, avec la déclaration Balfour, et non de 1948. Le rabbin en conclut que les revendications de l’autre nous sont inconnues si nous ne posons pas les bonnes questions. Parmi les questions à poser aux interlocuteurs musulmans se trouve par exemple celle de savoir si la restitution des territoires n’amènera qu’une trêve (hudna). La franchise est nécessaire sur ce point, et exigée aussi bien par le Nouveau Testament que par le Coran : dire la vérité est un devoir sacré dans les trois religions. La conclusion du rabbin est qu’il faut être francs les uns envers les autres et qu’alors seulement la paix sera possible. Pour obtenir la paix au Moyen-Orient, il faut aimer la paix, aimer la vérité, comme l’enseignent les prophètes.
M. Jacques Huntzinger est né en 1943. Il est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques et docteur en droit public. Il a suivi la carrière universitaire avant d’être nommé en 1989 conseiller aux Affaires étrangères, puis ambassadeur en Macédoine en 1994, en Israël en 2003. Depuis 2005, il est président de la Fondation France-Israël.
M. Jacques Huntzinger prend la parole en tant qu’ambassadeur en charge du projet d’Union pour la Méditerranée et du dialogue interculturel en Méditerranée. Il commence par citer Régis Debray affirmant que le vrai dialogue culturel consiste à parler de ce qui fâche sans se fâcher. Il choisit donc de parler de ce qui fâche, et en particulier du risque de fossé religieux en Méditerranée : il y aurait en effet un processus d’affrontement, un écart entre les religions qui se creuse dans notre région méditerranéenne. L’orateur propose quatre observations à ce sujet :
1) Un écart se creuse entre la sécularisation du Nord de la Méditerranée et le développement du religieux au Sud.
Au Nord, les sociologues des questions religieuses notent le développement du sécularisme et de la laïcité, autant dans la société que dans les relations entre l’Etat et le religieux. Les sociétés européennes, du Nord au Sud de l’Europe, s’écartent des normes et prescriptions religieuses. De même, tous les états, sans aller jusqu’à une laïcité à la française, s’engagent dans la dissociations entre la sphère publique, gouvernementale, et la sphère religieuse. Jacques Huntzinger cite l’Espagne, le Portugal, la Grèce, comme exemples de ce processus élargie à toute l’Union Européenne.
Au Sud, pendant ce temps, se déroule un processus inverse de présence accrue du religieux, à la fois dans la référence religieuse et dans l’instrumentalisation du religieux. En effet, le religieux joue d’abord un rôle de refuge pour les populations confrontées à des problèmes sociaux, identitaires ou politiques (absence de liberté). Parallèlement, le religieux est instrumentalisé par les extrémistes et par les gouvernements qui veulent limiter l’influence islamiste : ainsi se développe un islamisme institutionnel pour contrer l’islamisme politique. Le religieux apparaît donc dans ces sociétés comme un refuge, un instrument et un programme (chez les islamistes politiques) : c’est un programme de forces politiques axé sur un référent religieux, qui a pu émerger à la faveur de l’effondrement des grandes idéologies politiques et nationales dans le monde arabe (nassérisme, baassisme), qui laissent vide aujourd’hui un espace en cours de remplissage par le religieux.
2) Enrichissement du pluralisme religieux au Nord et déclin de ce pluralisme au Sud.
Au Nord, à côté des religions dominantes et traditionnelles, se développe un islam européen (analysé en particulier par Olivier Roy) dans les communautés immigrées africaines, arabes ou turques. Jacques Huntzinger précise que la France est le pays qui compte à la fois la plus importante communauté juive (600000 personnes) et la plus importante communauté musulmane (cinq ou six millions de personnes), au point que l’islam est maintenant la deuxième religion de France.
Au Sud, le déclin, voire la disparition du pluralisme religieux est lié à la disparition des minorités juives du monde arabe et au déclin des chrétiens d’Orient. Jacques Huntzinger cite les récents grands colloques qui se sont tenus à Paris et à Rome sur les minorités chrétiennes d’Orient en déclin. Ce déclin est accru par les événements tragiques d’Iraq et les tracasseries contre les chrétiens en Algérie.
3) Risque de choc entre islam et christianisme.
Au Nord, des perceptions marquées par les stéréotypes et les peurs ont été engendrées par le onze septembre : l’islam a été assimilé à l’islamisme et l’islamisme au terrorisme. Ces perceptions ont été manipulées par certains en Occident, quelquefois par les politiques, y compris aux Etats-Unis.
Au Sud existe dans les opinions publiques arabes la perception d’une nouvelle croisade. Jamais les perceptions négatives de l’Europe n’ont été aussi fortes au Sud et les perceptions négatives du monde arabe n’ont été aussi fortes au Nord. Ce choc, révélé dans l’affaire des caricatures puis à l’occasion du discours de Ratisbonne, démontre l’urgence d’un vrai dialogue entre chrétiens et musulmans, qui aille au fond des choses.
4) De nouveaux fossés au Sud.
De nouveaux fossés apparaissent au Sud entre sunnites et chi’ites, doublés d’une assimilation du stratégique et du religieux qui peut se révéler dangereuse ; que vont faire en effet les chi’ites du monde arabe si l’affrontement entre Iran et monde arabe se durcit ?
Conclusions de Jacques Huntzinger :
a) Le religieux prend la place du politique face au vide du politique : le problème est celui de l’absence d’espace politique dans les sociétés du Sud, absence que vient compenser le religieux. Ce dernier se retrouve donc au cœur des dynamiques sociales du Sud. Il est instrumentalisé mais donne lieu à l’apparition de forces politiques nouvelles, des partis politiques islamistes déjà en train d’évoluer. Car l’islamisme n’est pas toujours radical, des nuances s’introduisent en lui, si bien que le dialogue est possible avec certaines forces islamistes.
b) Jacques Huntzinger se demande si le religieux sera l’occasion d’un choc culturel entre l’Europe laïque et l’islam qui est au cœur de la référence politique au Sud.
c) Face aux fossés, il faut bâtir des ponts et imaginer de nouveaux modèles de dialogue interreligieux. Jacques Huntzinger propose de nouveaux chantiers :
Jacques Huntzinger reprend au Président de Malte, Fenech Adami, l’idée d’une charte méditerranéenne des valeurs pour exprimer les dénominateurs communs, dans le respect de la diversité culturelle qui caractérise les rapports entre sociétés et religions au Nord et au Sud. Toutes ces initiatives permettraient de lutter contre l’extrémisme.
Mgr Crescenzio Sepe, né en 1943 dans la province italienne de Caserte, a été ordonné prêtre en 1967. Il est entré en 1972 dans le service diplomatique du Saint-Siège, d’abord envoyé au Brésil où il défendit la cause des pauvres et de l’Eglise. Il entre en 1975 à la Secrétairerie d’Etat et y devient en 1987 assesseur pour les affaires générales ; il travaille ensuite à la Congrégation pour le Clergé. Nommé cardinal en 2001, il est alors préfet de la Congrégation pour la Propagation de la Foi. Nommé archevêque de Naples par Benoît XVI, il se consacre passionnément à son œuvre pastorale. Il a hébergé en 2007 la rencontre internationale de prière pour la paix de Sant’Egidio, qui fut marquée par la visite de Benoît XVI et le don de reliques de saint André à la délégation orthodoxe. Mgr Sepe a désiré la continuation de cet esprit après la rencontre, ce qui s’est concrétisé entre autres par une visite au patriarche Alexis II de Moscou, auquel a été remis un message personnel de Benoît XVI.
Mgr Sepe commence par présenter Naples, grande ville méditerranéenne, antique port qui peut se targuer de 3000 ans d’histoire, sous les noms de Parthenope et Massilena avant celui de Neapolis. Cette grande histoire appartient au monde méditerranéen, ce qui a invité Mgr Sepe à examiner la situation méditerranéenne dès sa nomination à l’archevêché de Naples. Il cite Braudel disant que la Méditerranée n’est pas une seule mer mais une succession de mers, et propose quelques considérations sur les aspects religieux de la Méditerranée.
Les mers de Méditerranée sont marquées par plusieurs histoires religieuses différentes : les trois monothéismes s’y rencontrent, y cohabitent, s’y accrochent parfois. Leur patrimoine religieux commun est celui du patriarche Abraham, père de tous les croyants. Crescenzio Sepe évoque brièvement l’histoire des conflits en Méditerranée et l’importance croissante du fait religieux, qu’on s’attendait à voir disparaître dans les années 60 mais qui a resurgi à la fin des années 70 (victoire des partis religieux en Israël en 1977, élection du pape Jean-Paul II en 1978, révolution iranienne en 1979. Ainsi se développe peu à peu une prise de conscience du fait religieux en Méditerranée : l’islam devient un acteur de premier plan de la rive sud, en Israël, différents groupes religieux font sentir leur poids dans la société, les églises d’Europe retrouvent une nouvelle vitalité, spécialement les églises orthodoxes de l’Est et des Balkans, où l’orthodoxie est devenue un élément d’identité des partis en lutte, malgré la sécularisation qui se généralise. Les religions se retrouvent donc au premier plan en Méditerranée, avec tout l’héritage historique qu’elles portent avec elles : des guerres anciennes et contemporaines suscitent la défiance envers les religions, mais on ne peut négliger non plus une réalité dans laquelle beaucoup reconnaissent leurs racines et leur identité.
Dans les villes méditerranéennes, la population est généralement stratifiée et les identités se manifestent de façon multiple : Mgr Sepe qualifie donc la Méditerranée de « mer de la complexité ». Les problèmes surgissent quand l’identité se manifeste de façon mesquine et violente ; il faut surmonter la « fatigue d’être ensemble », les difficultés à vivre ensemble, dans ces lieux où se sont succédé peuples et nations, où s’entremêlent cultures, religions, façons de vivre à la forte personnalité. De toute façon, on ne peut parler d’un peuple de cette mer sans faire référence aux autres : la « pureté ethnique » n’est pas possible en Méditerranée. Cette mer est la « mer de la cohabitation », même si cette dernière est parfois intolérante… et quelquefois fructueuse ! Cette mer, formée d’une multitude de mers mises ensemble, ne peut se diviser ; ses peuples présentent une stupéfiante capacité à se faire la guerre… et une stupéfiante capacité inverse. Ils ont tous développé un goût de la vie intense, où tous se retrouvent dans un voisinage favorisé par les distances modérées : Chypriotes, Coptes, Turcs, Grecs, Kurdes, Berbères apparaissent égaux et divers, séparés et indissolublement liés. Mgr Sepe pose la question de leur identité commune : celle-ci existe peut-être, mais ne se laisse pas facilement définir. Le monothéisme n’y suffit pas, et l’orateur rappelle que trop de ressemblance divise plus qu’elle n’unit. Il n’y a pas d’uniformité en Méditerranée : malgré les différents empire (romain, vénitien, ottoman), personne n’a réussi à rassembler durablement les peuples méditerranéens et, à part la Rome antique, personne n’a pu laisser durablement sa marque sur tous ces peuples. L’identité méditerranéenne échappe donc aux définitions simplistes. Les contacts permanents entre les peuples ont fait de cet espace un petit univers de différences, un ensemble de différences.
Pour l’Eglise catholique, la présence dans tous les pays est essentielle pour maintenir l’idéal de vivre ensemble : la foi nous vient des frères d’Orient. D’autre part, le Concile Vatican II a élaboré des documents révolutionnaires sur les relations avec les Juifs et les musulmans.
Mgr Sepe veut faire de Naples un centre d’où faire rayonner tous les ans les dialogue avec les peuples méditerranéens et le monde entier. C’est dans ce but qu’il y a inauguré un centre de dialogue œcuménique, interreligieux et interculturel, sous la direction du professeur Marco Rossi. L’intervenant est convaincu que l’esprit de dialogue et de rencontre alimente en nous la foi, en nous permettant de trouver des réponses adéquates à nos interrogations, et empêche de céder à la peur ; l’archevêque de Naples désire que les religions témoignent ainsi de leur volonté de ne pas se rendre au fatalisme : « Nous ne voulons pas tomber dans la tentation du pessimisme ou de l’abandon », déclare-t-il. L’épreuve de la cohabitation à la recherche d’un dialogue n’est pas facile et superficielle, dans une embrassade généralisée, mais une construction lente et patiente de la paix à partir des sociétés réelles et des aspirations des différents types de personnes : « N’attendons pas de réponses ou de solutions immédiates. » Il s’agit de voir les visages de l’autre pour se reconnaître concitoyens de la même mer, du même espace historique et culturel. Mgr Sepe attend quand même du bien de ce dialogue pour la Terre Sainte, le Liban et l’Iraq. Les religions et les cultures méditerranéennes ne constituent donc pas un musée historique, mais sont les protagonistes d’une construction de paix.
Mme Eleni Theocharous, née en 1954 dans la ville chypriote de Limassol, est pédiatre chirurgienne. Elle a étudié à l’Université de Salonique et a fait carrière en Grèce avant de retourner à Chypre, où elle a pris la direction de l’Hôpital pour Enfants. Elle a été élue au Parlement chypriote en 2001 et a été la fondatrice de Médecins Sans Frontières-Chypre : l’état bosniaque lui a même dédié une rue en considération de son action humanitaire. Mme Eleni Theocharous est également une poétesse publiée aussi bien en Grèce qu’à Chypre.
Mme Theocharous commence par rappeler que l’ignorance est la pire forme d’esclavage. Invitée par Jacques Chirac lors du dialogue euro-méditerranéen en 2006, elle y a affirmé que la Méditerranée pourrait être un lieu de respect mutuel, mais qu’elle a été en fait un théâtre constant de guerres, de conflits durables, qui ont créé des réfugiés et se sont révélés facteurs de pauvreté (comme à Gaza), de terrorisme et de crime organisé. Mme Theocharous se fonde sur des « valeurs communes » pour dénoncer l’occupation du Nord de Chypre par la Turquie et le problème israélo-palestinien. Dans ces problèmes cruciaux, « seul le dialogue est la voie vers la solution ».
L’oratrice regrette que la situation chypriote ait été négligée par le passé : le président Carter ne voyait dans le nettoyage ethnique et la colonisation turque qu’un « malentendu ». Chypre se trouve entre trois continents, sur la route de la soie, et comprenait 82% d’orthodoxes avant l’invasion turque. Mme Theocharous soutient que, dans le passé, il n’y avait jamais eu de conflit entre Chypriotes à cause de la religion ou de la culture. Même sous l’occupation ottomane, le grec était la langue véhiculaire de l’île. Le conflit entre Chypriotes turcs et grecs remonterait aux années 50. L’intervenante déclare que l’invasion turque était motivée par le désir de conquérir l’île, sans mentionner le coup d’état qui l’a provoquée. Elle se plaint que les Chypriotes turcs soient devenus minoritaires au Nord à cause de l’installation de colons venus de Turquie [1] et qu’une grande partie de la population chypriote vive depuis 34 ans dans des camps de réfugiés. Elle réclame le retour de toute l’île sous gouvernement légal (sud-chypriote) et pose le problème de l’adhésion à l’Union Européenne de la Turquie dans les conditions actuelles. Elle prône le « dialogue » et « la bonne volonté » « pour la paix » tout en dénonçant la volonté de « domination turque » sur toute l’île et le fait que nombre de Chypriotes soient privés de leurs droits humains. Elle espère qu’une solution sera atteinte en conformité avec les résolutions des Nations-Unies, sous la forme d’une fédération de communautés.
Mme Theocharous insiste finalement sur la nécessité d’aider les populations éprouvées en leur fournissant un soutien humanitaire, faute de quoi des personnes sont tentées de devenir kamikazes : « le dialogue ne suffit pas », il faut une aide concrète aux populations.
Mgr Naguib conclut en invitant à prier pour une issue heureuse des tentatives de paix en cours à Chypre.
M. Mohammed Amine Smaili a fait ses études en Arabie Saoudite. Il est professeur de dogmatique islamique et de religions comparées, chef de l’unité de recherche sur le dialogue interreligieux et spécialiste du dialogue islamo-chrétien.
M. Mohammed Amine Smaili affirme que sa parole est religieuse et non politique. Il pose la question de savoir d’où vient l’importance de la Méditerranée. Selon lui, elle ne provient pas d’abord de sa place stratégique, économique ou sociale, mais du fait que Dieu a donné sa Parole dans cet espace, à Abraham et via les prophètes. Dans la pensée d’Andrea Riccardi, la Méditerranée serait une zone de contact Nord-Sud avec une civilisation unitaire. Aujourd’hui, elle n’est pas seulement un espace géographique, mais une idée partagée entre riverains et usagers (un certain nombre de non-riverains entretiennent en effet une flotte stable en Méditerranée). Il ne s’agit pas seulement d’un face-à-face entre islam et christianisme, mais de trois religions qui veulent se mettre d’accord et doivent trouver pour cela la bonne interprétation de leurs textes sacrée, en revenant à l’Ancien Testament, au Nouveau Testament et au Coran. La clef du problème pour une civilisation de cohabitation, et non de confrontation, est le dialogue interreligieux, bien que peu de gens croient au rôle de la religion dans cette perspective.
À Braudel, qui affirmait avoir travaillé toute sa vie sur la rive Nord de la Méditerranée sans jamais penser qu’il y avait aussi des Méditerranéens au Sud, Mohammed Amine Smaili oppose son espérance qu’existe un jour entre les deux rives un projet soutenu par les religions, avec un respect mutuel entre ces religions. Cela permettrait d’oublier le mépris dont le Sud a été historiquement victime. L’orateur évoque la pauvreté et l’analphabétisme qui règnent au Sud, et les prières des populations pour que Dieu assiste toute personne cherchant la paix contre la guerre : rares sont en effet les moments de sérénité au Sud de la Méditerranée, à cause d’une minorité agressive qui fait le malheur de la majorité paisible. Mohammed Amine Smaili invite à prier pour que le Nord instaure la justice à l’heure de la mondialisation, et à prendre conscience de la richesse des religions et du poids de l’ignorance des autres traditions religieuses au Sud. Il évoque la vision surprenante de Jean-Paul II à Assise, qui voulait que la guerre nucléaire fût remplacée par la guerre contre le terrorisme, le mépris et l’ignorance. C’est Dieu qui nous a donné de croire et d’espérer la paix, un rêve à la réalisation duquel il vaut la peine de consacrer toute sa vie. L’élite officielle des partenaires de la société civile doit se mobiliser pour aider les peuples qui souffrent de la dictature, du terrorisme, de la maladie, de l’ignorance.
Mohammed Amine Smaili conclut en priant Dieu de nous aider à interpréter la Sainte Ecriture, pour que le dialogue soit bénéfique et que croisse un sentiment de fraternité dans cette Méditerranée qui est le berceau de la Parole de Dieu.
Mgr Naguib reprend le vœu que les religions constituent un pont entre le Nord et le Sud de la Méditerranée et que les blessures de l’histoire puissent être oubliées. Il invite à prier pour le respect, la justice et la paix, et espère un dialogue respectueux et partagé par le plus de gens possible.
Fin de la 1ère table ronde.
[1] Le plus récent rapport de l’International Peace Research Institute, organisme indépendant basé à Oslo, dément cette affirmation (voir http://www.prio.no/Cyprus/NewsItem/?oid=3001527). De même, les camps de réfugiés évoqués par Mme Theocharous se présentent aujourd’hui sous la forme de quartiers plutôt cossus : nous en avons vu un aux abords de Nicosie, constitué de petits immeubles dotés de tout le confort moderne répartis sur de vastes pelouses. Je me permets d’ajouter ces précisions pour mettre en perspective le discours de Mme Theocharous, personnalité généreuse et ouverte, mais inscrite dans le discours national grec chypriote (EG, rédacteur du compte-rendu).
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